« Cher Blaise Cendrars... »
Lettre

  • Rédaction
    [ ? ].


  • Manuscrit
    [ ? ].


  • Publication d'une préoriginale
    In « Les Nouvelles littéraires », n° 1'736 du 8 décembre 1960 ; page 1 ; sous le titre « Simenon écrit à Cendrars ».




      « Cher Blaise Cendrars... », 1960.
    Lettre préface de Georges Simenon
    (publication en préoriginale).


  • Texte inédit


  • Texte intégral
    Cher Blaise Cendrars,

    Je sais que vous ne m'en voudrez pas si, au ton un peu compassé d'un article, je préfère celui, plus libre et plus familier, de la correspondance. J'y tiens d'autant plus qu'au moment où je reçois le premier volume de vos Œuvres complètes (1), j'allais vraiment vous écrire.

    La semaine dernière, en effet, a été pour moi une fête de l'amitié et, à votre insu, vous y avez pris une grande part.

    Henry Miller, que vous aimez comme je l'aime et qui vous aime comme je vous aime, était ici, chez moi, et, au fil paresseux de nos entretiens, nous vous avons évoqué si souvent qu'à la fin vous étiez un peu présent.

    Ce que nous avons dit de vous, vous le devinez sans peine. Il y a pourtant un mot qui m'est venu soudain aux lèvres et que j'aimerais vous répéter, car je crois que vous comprendrez tout ce qu'il essaie d'exprimer. On a pu appeler Barbey d'Aurevilly le Connétable, et d'autres écrivains ont reçu, eux aussi, un titre officieux.

    Vous déplairait-il que, dans mon esprit, vous soyez le boucanier du roman et de la poésie ?

    N'avez-vous pas, du boucanier, le visage recuit et, depuis toujours, marqué de ces fissures qu'y laisse une vie intense ? N'en avez-vous pas le besoin de découvertes toujours nouvelles en même temps qu'un calme mépris pour tout ce qui ne compte pas réellement, pour ce qui n'est pas l'essentiel ?

    Vous êtes allé partout sans jamais vous engager dans un sentier battu. Vous avez touché à tout sans effleurer une seule fois des choses banales ou malpropres.

    Depuis mon retour en Europe, il m'est arrivé souvent, passant par Paris, d'avoir envie de sonner à votre porte et, si je ne l'ai pas fait, c'est par pudeur et par respect pour une œuvre éternellement en train.

    Vous ai-je jamais dit que mon admiration remonte très loin, à mon adolescence, alors que je me récitais, entre autres, vos petits poèmes nègres pour les enfants blancs ?

    Hi ! Hi ! Papa-cheval potam
    Hi ! Hi ! Papa-maman codil

    Je suis allé, plus tard, au pays des négrillons nus et je devais appeler deux de mes bateaux le Potam et le Codil.

    Souvent, sur un continent ou sur l'autre, mes pieds se sont posés dans les traces de vos pas et je n'en ai que mieux compris l'homme et l'écrivain que vous êtes.

    Ce que j'aurais voulu, mon cher Cendrars, c'est que, la semaine dernière, vous ayez pu entendre, Miller et moi, vous évoquer, puis le soir encore, avec un autre homme de la même race, Charlie Chaplin.

    Est-ce que je vais être indiscret ? Avons-nous été mal renseignés ? Je ne le pense pas car il y a des choses, vous le savez mieux que quiconque, qui ne s'inventent pas. Et puis cela colle si bien avec le boucanier ! Depuis un certain temps, la douleur physique ne vous épargne pas, vous harcèle sans répit. Or, c'est Henry Miller qui nous l'a appris, vous dédaignez les calmants que la médecine vous propose parce que vous refusez de perdre si peu que ce soit de lucidité, de votre vie intime, fût-ce la souffrance.

    Je vous tire mon chapeau, Cendrars, pour cela, pour tout ce que vous nous avez donné, pour votre œuvre, pour votre existence, puis, en vieil ami, j'embrasse vos rudes joues tannées.

    Votre fidèle,
    Georges Simenon.

    (1) Denoël.


• Apporter une information complémentaire
ou une correction : cliquer ici